Interview : questions à Benjamin Pradel, cofondateur d’Intermède, à propos de l’urbanisme transitoire aujourd’hui.

Je ne parlerai que de l’urbanisme transitoire de bâtiment…

L’urbanisme transitoire a apporté un nouveau regard sur les bâtiments vacants et les emprises foncières comme ressources, et non plus comme actifs dépréciés, pour loger des activités fragiles, des événements publics, des personnes précaires, dans des locaux à moindre frais face dans un marché de l’immobilier hors d’atteinte.

Ce changement de regard est parti du bas, par des acteurs « dans le faire », petites structures à l’échelle locale en recherche de lieux pour des projets communs, jusqu’à des structures, souvent en coopératives, devenues des opérateurs d’urbanisme transitoire (UT). L’UT a donc été et reste une porte d’entrée de nouveaux acteurs de la fabrique urbaine, depuis les opérateurs spécialisés, mais aussi tout l’univers qui se déploie peu à peu à l’image des foncières solidaires.

Ce changement de regard a eu des répercutions, dans certaines collectivités, qui ont mis la vacance urbaine au service de l’accélération ou de l’atterrissage – des fois par défaut, de certaines politiques publiques locales : notamment l’hébergement d’urgence, intercalaire mais aussi l’ESS ou encore la culture.

Ce changement de regard, rendant possible l’idée de « faire » quelque chose plutôt que rien, parfois porté par des privés a aussi permis aussi d’initier d’autres acteurs privés plus éloignés de la démarche, de les pousser parfois, par exemple via une mention dans un cahier des charges, à embrasser la possibilité du transitoire dans les projets.

Si on dézoome de la question spatiale, les occupations temporaires ont été aussi des espaces d’incubation et de pépinières pour des projets économiques mais aussi sociaux et culturels en favorisant la rencontre par la mixité des usages.

Il se passe pas mal de chose en peu de temps entre les gens qui s’engagent dans ces aventures transitoires et qui utilisent les lieux. On voit bien dans les occupations économiques des boucles circulaires qui se créent entre les structures, des coopérations qui émergent, des boites qui se créent, des collectifs qui se structurent, des équipements qui sont mutualisés, de l’entraide administrative ou informatique, etc.

Quel avenir pour l’urbanisme transitoire selon toi ? A-t-il vocation à poursuivre sa diffusion et son institutionnalisation, voire à se généraliser ?

L’urbanisme transitoire est en ballottage défavorable actuellement pour deux raisons : le resserrement des conditions économiques qui fragilisent les équilibres des occupations et restreignent les aides publiques d’une part, et les visées de technicisation et de rationalisation des démarches pour les rendre plus « efficaces » au regard d’indicateurs quantitatifs et peu qualitatifs malgré la montée en puissance de la réflexion sur la « mesure d’impact » et les indicateurs extra financiers. L’incertitude reste un élément différenciant de l’UT qui a du mal à être intégré par ceux qui détiennent la propriété et qui drivent les projets immobiliers et urbains.

Pour autant, j’espère une généralisation des pratiques cousues-mains, spécifiques, c’est-à-dire de ne plus laisser un bâtiment vacant sans se demander avant s’il ne peut pas servir, abriter, s’ouvrir et servir de support à un projet, le plus collectif possible, dans son territoire. La pratique est loin d’être sortie de son image « expérimentale » malgré les efforts pour structurer les démarches d’occupation (modèle économique, gouvernance, diagnostics, etc.) et non les formes de l’occupation – c’est différent. Avoir des méthodes ne signifie par homogénéiser les lieux transitoires.

Et pourquoi pas envisager un 1% urbanisme transitoire pour études ou pour occupation, dans tous les projets d’aménagement intégrant un temps de vacances de bâtiments existants et qui serait mis au bilan de l’opération finale ?

En quoi l’urbanisme transitoire peut-il contribuer aux défis de la transition socio-écologique ?

Défis sociaux, c’est certain. Les projets transitoires dans les bâtiments créent des rencontres et du lien, répondent à un vrai besoin de locaux accessibles, qu’ils soient ERP ou ERT, questionnent les collectifs qui s’y installent, interrogent l’action publique interpellée, produisent de la démocratie au sens du débat. Ce sont des lieux refuges pour des fragilités. Des espaces où se construisent des solidarités. Des endroits où on expérimente des choses à plusieurs, pour le meilleur ou le pire. On reste quand même dans des espaces hors du marché classique : cela donne des marges pour faire ensemble autrement.

Défis écologiques, c’est plus compliqué. En effet, les bâtiments vacants sont souvent des passoires ou bouilloires thermiques – ou tout du moins, ils sont un peu dépassés au niveau des normes de la construction, d’autant plus s’ils n’ont pas été entretenu après avoir été quitté ou lorsqu’ils sont de conception ancienne. En revanche, cela pousse à beaucoup de sobriété dans la gestion de ces lieux, parfois au détriment du confort, et de réflexivité sur les manières de faire, de travailler, d’occuper, dans ces bâtiments surannés.

Ce sont aussi des lieux de prise de conscience, de débats, d’initiatives autour des transitions, depuis la végétalisation en passant par le réemploi, l’attention portée à l’eau, au tri, etc. Il faut faire bien avec pas cher, avec peu, car on sait qu’on ne restera pas et cela permet de tester, de se lancer, de tâtonner des solutions écologiques et économiques. On est sur un paradoxe d’une sobriété contrainte mais choisie…

Et de façon plus structurelle, l’UT c’est aussi une valorisation du bâti existant, démontrant la possibilité d’occuper sans détruire, réduisant l’énergie perdue dans la destruction/reconstruction.

Identifies-tu des points d’amélioration dans les manières de faire ?

Ce que j’identifie c’est surtout de prendre en compte l’UT dans la trajectoire des bâtiments bien en amont de leur vacance, à toutes les échelles des interventions.

En amont, par exemple, dans les démarches de désamiantage moins destructrices ou moins invasives dans les prélèvements, dans les manières de quitter le bâtiment sans tout arracher ou déconnecter pour ne pas laisser de réseaux inutilisables  (plomberie, chaufferie, électricité), dans les manières de fermer les bâtiments sans percer les huisseries pour sécuriser. C’est autant de coûts de remise en état pour de l’OT potentielle.

En aval, c’est aussi être capable dans le bilan financier d’une opération d’identifier les travaux qui pourraient être fait avant une possible occupation et qui rentrent dans les besoins à termes, par exemple désamiantage, changement des huisseries, toiture, etc.

Et pourquoi pas intégrer un 10% ou 20% d’intégration des usages ou activités transitoires dans les projets de réhabilitation des bâtiments et qui auraient le mérite d’orienter une première programmation et d’ancrer le projet, ses porteurs, ses occupants, dans son territoire sur le long terme ?

Quel est le bon terme selon toi pour qualifier aujourd’hui ces pratiques urbanistiques qui recourent au temporaire ? Le terme d’urbanisme transitoire garde-t-il sa pertinence pour toi ?

Il y a eu tellement de termes utilisés entre temporaire, transitoire, temporel, de transition qu’effectivement la question se pose mais l’urbanisme transitoire est devenu un terme utilisé, reconnu, en tout cas entendu dans les collectivités locales et les professionnels. Cela a mis tellement de temps à arriver que je ne suis pas sûr qu’il faille s’en départir.

En revanche, on peut aussi parle de « projets transitoires » pour aller au-delà de la seule dimension spatiale, voire bâtimentaire, et parler alors des acteurs réunis, du lien au territoire, de l’après occupation, etc. Certaines fois, le terme de tiers-lieux vient se superposer aux projets transitoires, cela n’est pas plus mal mais là aussi, c’est un terme à tiroir, qui regroupe des réalités diverses.

En fait, j’ai toujours milité seulement pour le terme « urbanisme temporaire » recoupant une pluralité de rapport au temps dit « court » ou « séquencé » d’une trajectoire d’aménagement ou d’urbanisation.

Avec transitoire, on essaie d’insister plus sur le « passage de plat » entre le bâtiment vide et le projet à venir, mais dans les faits, il y a peu de projets temporaires qui se pérennisent vraiment.

On pérennise des idées, des imaginaires laissent des traces, parfois des occupants peuvent rester, mais ce n’est pas du tout dans la majorité des cas. Les logiques de marché reprennent souvent la main après la parenthèse du transitoire. Pourtant, c’est quelque chose que je souhaite ardemment, que l’UT, souvent associé à un « laboratoire des usages » puissent, quand cela est possible et pertinent, perdurer dans du pérenne, sur place ou, parfois, ailleurs… Que ce qui a été puisse devenir.

Comment vois-tu l’avenir des acteurs spécialisés dans le domaine ?

A Intermède, on ne souhaite pas se spécialiser dans le domaine. C’est pourquoi nous avons, depuis 2024, élargit notre offre de service en travaillant à la fois des projets pérennes et temporaires, mais aussi des projets de développement des territoires et de compréhension des modes de vie.

Nous sommes passés d’Intermède, spécialiste de l’urbanisme transitoire, à Intermède, coopérative des transitions en mettant l’UT au service de cet objectif. C’est un signe surement…

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